[Rencontre avec Florent Marchet] // Avec le ZAP Rennes // Lors de Mythos 2011
Patience et culot. Voilà ce qu'il aura fallu à l'équipe Mythosphère pour obtenir l'entretien tant espérée avec Florent Marchet. Il est près de minuit quand l'artiste nous accueille au catering du festival. Très disponible malgré la fatigue, il prend le temps de répondre posément et offrir ainsi à l'équipe l'une de ses plus belles rencontres de la semaine.
ZAP : Vos chansons racontent-elles des histoires que vous avez vécues ou sont-elles des histoires racontées, des récits, fruits de votre imagination ?
Florent Marchet : Je ne crois pas tellement en l’imagination déjà… je crois qu’on va se nourrir du monde qui nous entoure et on parle de soi lorsqu’on écrit une histoire. On essaye, en tous cas, c’est le seul intérêt de l’écriture, que ça puisse tendre vers quelque chose d’universel. Je crois que lorsqu’on lit un roman, qu’on regarde un film, qu’on écoute une chanson, ce qu’on va y chercher, que ça se passe en Chine, en Amérique du sud ou en France, on va chercher ce qui fait écho à notre propre vie. Cela apporte des réponses sur le monde. Moi, c’est pour ça que j’ai écrit, ça m’apportait des réponses, et ça me permettait d’entrer en communication avec les autres parce-que j’avais du mal.
Donc l’imagination je n’y crois pas vraiment, lorsqu’on écrit on se sert de sa propre histoire. Sa propre histoire qu’on trimballe…
Un ami écrivain qui s’appelle Arnaud Cathrine avait un de ses personnages, dans l’un de ses romans, qui disait « pour écrire il faut deux secrets dont un qu’on ne connaît pas »… Il y a une grande part d’inconscient.
Z: Vous parlez d’Arnaud Cathrine… vous avez eu beaucoup de collaborations musicales, mais aussi des projets avec d’autres artistes, est-ce quelque chose de particulièrement important pour vous d’être entouré?
FM : J’aime les rencontres, parce-que c’est ce qui bousculent et qui nous poussent à aller en dehors des sentiers battus, et puis de découvrir de nouveaux territoires. C’est pour ça que j’aime bien tout ce qui du décloisonnement artistique pour ne pas rester dans la bulle chanson, et surtout pas la bulle chanson française. J’adore la chanson française mais je pense qu’un chanteur français qui ne se nourrirait que de la chanson française aurait un effet un peu consanguin, s’appauvrirait.
Moi je sais que pour retrouver du désir, le désir d’écriture, je vais chercher mes histoires un peu partout et plus souvent dans la photo, la littérature, les faits divers… tous ces trucs là, et peut-être pas nécessairement dans la chanson.
Les rencontres c’est hyper important, moi ça a changé ma vie, enfin comme tout le monde.
Z: Y a-t-il un artiste mythique qui vous a marqué, s’il devait y en avoir un seul?
FM: (blanc) c’est difficile… c’est difficile parce-que justement j’ai beaucoup démystifié. J’aurais pu vous répondre à l’âge de 17-18 ans… j’aurais pu te répondre Gainsbourg. Et après lorsqu’on entre vraiment dans ce milieu, dans ce métier, lorsqu’on avance on se rend compte quel es carrières ne se construisent pas seules. Ce qui m’a fasciné chez Gainsbourg, j’ai découverts ça chemin faisant, ce sont ses arrangeurs et les musiciens avec qui il a travaillé, et ce son, dégagé de cette époque. Donc après, il y a des gens que j’ai admiré. Je dirais peut-être que Les Beatles, ça restera. Ce n’est pas tout jeune mais quand j’étais plus jeune il y a eu Beck aussi, Radiohead, des groupes comme ça, quand c’est arrivé, c’est… enfin c’est différent. C’est très difficile de répondre à cette question ! Je m’en rends compte…
Z: Souvent on n’aime pas tous les artistes pour les mêmes raisons…
FM: Non, et puis ça change, ça évolue. Je crois qu’on peut admirer et justement mystifié quelqu’un quand c’est un domaine qu’on ne maîtrise pas. J’aurais pu répondre dans le cinéma… Au cinéma y a Gus Van Sant par exemple mais en même temps le cinéma c’est beaucoup un travail d’équipe donc c’est très délicat…
Z: On reste autour du mythique, y a-t-il eu des rencontres particulièrement marquantes pour vous parmi toutes celles que vous avez faites ? Est-ce un ensemble?
FM: C’est un ensemble. Après, il y a des rencontres qui vous font découvrir d’autres artistes, en tous cas d’autres genres, et puis il y a les rencontres qui vous mettent en confiance. C’est vrai que la rencontre avec Arnaud Cathrine a été très importante parce-que j’étais quelqu’un, toujours, qui manquait énormément de confiance. J’ai toujours l’impression que je ne sais pas écrire ou que je ne sais pas composer… et pourtant je ne sais pas ce qui me pousse à chaque fois à le faire, mais j’ai besoin de le faire. Est-ce que ça vaut le coup ? Est-ce que ça a un intérêt ? Et le travail avec Arnaud m’a fait du bien, à un moment donné où j’avais des doutes. On a commencé à écrire ensemble, et c’est difficile de trouver un partenaire d’écriture parce qu’il y a beaucoup de pudeur lorsqu’on écrit. C’est le seul avec qui j’ai vraiment réussi à écrire à deux. On écrivait ensemble et très souvent on faisait un tour de table - c’était vite fait parce qu’on était deux !- on partait autour d’un thème et il me demandait « est-ce que t’as trouvé quelques chose ? » et je lui disais « non, non, j’ai que des trucs nuls », et souvent il allait piocher des phrases de mon cahier que je n’aurais pas… enfin, tout ça pour dire que j’ai privilégié la rencontre humaine à la rencontre artistique. Et de toute façon, je n’ai pas forcément toujours envie de rencontrer des artistes. Quand ça se fait c’est bien, mais on peut être très déçu en rencontrant des artistes que l’on admire. Il y a un océan entre les deux, entre ce qu’ils font et ce qu’ils sont parfois.
Z: Est-ce qu’il y a un moment mythique dans votre carrière ? Un moment qui vous ait marqué ?
FM: Oui, c’est avec un ami, et il m’a fait découvrir le même jour Elliot Smith et Nick Drake. Et à l’époque, je vais passer pour un vieux con, mais…je ne sais même pas si j’avais un ordinateur, si j’en avais un mais c’était compliqué de graver et je n’avais pas pu repartir à la maison avec la musique. Cela m’avait obsédé totalement, je n’avais pas les tunes non plus pour acheter l’album. Et quand j’ai pu avoir ces albums, c’est quelque chose que j’ai écouté en boucle. J’ai su en écoutant les premières notes de ces deux artistes que ça allait changer ma vie.
Z: Pourtant leurs univers sont complètement différents…
FM: Ils sont assez complémentaires. Ils ont une déchirure en mal de vivre qui est assez identique, et même dans le jeu de guitare ils peuvent être assez proches. Même si pour Elliot Smith, il y a quelque chose parfois d’emprunté à la pop.
Z: C’est ce qui vous a décidé à vous lancer ?
FM: Ça m’a donné une direction parce-que je sais que je ne me voyais pas faire autre chose que de la musique, j’aimais composer, j’aimais écrire, mais je n’aimais pas la façon dont je le faisais. Je savais que j’en avais besoin, mais j’avais besoin de figures. On cherche des figures, des gens qui nous guident, et je ne les avais pas trouvé. Là, c’est drôles ces révélations comme ça, cette magie, quand on écoute un truc, ça nous transporte. On sait que c’est en train de changer notre vie, on en est sûr ! Ça n’arrive pas souvent, c’est flippant d’ailleurs parce qu’on sait que ça n’arrive pas souvent.
Z: Sur l’album Courchevel, on retrouve des cartes postales, y compris sur scène. Il y a une raison particulière à cela ?
FM: Oui, la photo. La photo parce-que pendant très longtemps je trouvais que c’était quelque chose de moche. Je voyais des cartes postales et je trouvais ça laid. Il y avait très peu de photographes que j ‘admirais ou qui trouvait grâce à mes yeux et par la suite j’ai découvert des photographes comme Erwin Olaf, Martin Parr, Gregory Crewdson aussi. Il ya eu Charles Fréger qui a réalisé les deux première pochettes d’album et pour moi la photo c’est aussi important que la musique. Enfin, au niveau nourriture je serai incapable de prendre une photo, la photo ne veut pas de moi, à chaque fois que je prends une photo c’est désastreux mais en revanche j’ai trouvé dans la photo, dans une certaine photo, ce que je cherchais depuis des années. Cette alliance des contraires avec un travail de la lumière, un travail des contrastes, du cadre et en même temps du sujet et des histoires, parfois c’est assez cru, assez dur. Et comment rendre la dureté du monde… c’est un peu ça. Il y a eu Anthony Goicolea qui est un photographe et peintre new-yorkais. En 2004, j’ai découvert son travail, ça m’a fasciné, ça m’a complètement bouleversé. Ça parlait beaucoup de l’adolescence, de pouvoir échapper à son milieu social par une attitude régressive. Et lorsque j’ai écris l’album « Courchevel », constamment je regardais les photos de Goicolea et un jour je me suis décidé, j’ai envoyé un mail, enfin via Facebook, et puis il m’a répondu…je ne pensais pas qu’il me répondrait. Je lui ai envoyé mes chanson et il a dit « pourquoi pas ? ». Il est venu deux jours en Europe pour une expo et on a fait le shooting, il a fait la pochette à Bruxelles. Super aventure. Voilà cette histoire là, je ne sais pas pourquoi on en est arrivé là mais …
Z: Les cartes postales…
FM: Les cartes postales ! J’entretiens un rapport avec la photo… Il y a aussi quelque chose dans le naturalisme que j’aime bien, lorsque c’est détourné peut être extrêmement beau et touchant. Et parfois je trouve une carte postale très laide, et tellement laide qu’elle en finit par devenir touchante.
Z: Vous reprenez une chanson de Stéphane Eicher sur scène, « » pourquoi avoir choisi ce titre ?
FM: Pour les reprises, je trouve que c’est intéressant de donner un éclairage, un truc peut être un peu nouveau ; Ce morceau je le trouve glaçant, et beau comme tout ce que fait Philippe Djian, qui a signé le texte. Je trouve la mélodie très très belle. Parfois une chanson, on peut passer un peu à côté parce qu’elle passe beaucoup à la radio ; Moi, en tous cas, j’ai tendance à écouter d’une oreille un peu distraite et longtemps après j’ai découverts la profondeur de cette chanson et j’ai envie de lui donner une lecture un peu plus pop. Je trouvais que dans ce truc pop il y avait un truc mélancolique d’un coup qui se dégageait et que le côté rock la rendait peut être trop proche du caniveau, je ne sais pas… c’est une version que j’ai eu envie de faire comme ça, d’ailleurs on va l’enregistrer bientôt.
Z: Pour conclure, vous les aimez ou pas les bretons ? (référence à une remarque sur scène)
FM: Pourquoi, je n’ai pas l’air ?! (rires) Si je les aime beaucoup les bretons. Les bretons c’était un peu les grands frères… je disais souvent que le Berry, parce-que je viens du Berry, c’était une Bretagne qui n’avait pas les moyens. Et bien sûr les paysages de Bretagne m’ont fait rêver et on est, j’ai l’impression, dans des villages un peu voisins. Les paysages se ressemblent beaucoup, je ne sais pas si vous connaissez un peu le Berry ? Et puis surtout la musique est très très proche. Le groupe Malicorne par exemple, des années 1970, qui était très connu, vous n’étiez pas né… Qui cartonnait, qui remplissait les plus gros festivals, c’est de la folk. Tout le monde était persuadé que c’était un groupe breton, c’était un groupe berrichon qui reprenait des morceaux berrichons. Mais les morceaux berrichons sont parfois très proches… Il ya un côté celtique aussi dans le Berry. Pour toutes ces raisons là, j’aime bien la Bretagne, c’est un climat qui me plait et…. J’aime bien chambrer les bretons… comme je chambre bien aussi les gens de ma région.
Marine et l’équipe Mythosphère
Avec la participation de Léna, projet « Mythophone »